|
Pendant des années, la Vo2Max a été
présentée comme le plus fidèle reflet de la forme. On la citait pour
pronostiquer le succès des uns, l'échec des autres. On se trompait
souvent. A tel point qu’on se demande actuellement si on n’a pas eu tort
d’accorder autant d’intérêt à cette pseudo " cylindrée humaine ".
Un comparatif de base.
Suffit-il de posséder la meilleure
VO2Max du peloton pour gagner le Tour de France ? Bien sûr que non. Le
sport perdrait d'ailleurs beaucoup d'intérêt dans cette forme de
déterminisme physiologique. D'un autre côté, il faut bien reconnaître
que la victoire n'est pas non plus tout à fait le fruit du hasard.
Le partage entre les déterminants
plus ou moins rationnels de la performance constitue d'ailleurs un de
ses charmes principaux. Bien entendu, par la science on essaye toujours
de réduire la part d'aléatoire.
Les premières découvertes
importantes datent de 1923 lorsque deux physiologistes britanniques,
Hartley Lupton et Alex Hill, lauréats du Prix Nobel de Médecine,
établirent que la consommation maximale d'oxygène augmentait avec la
vitesse de course.
Un demi-siècle plus tard, l'idée fut
reprise par d'éminents spécialistes scandinaves qui établirent les
premiers tests d'évaluation de capacité maximale de consommation
d'oxygène, appelée VO2Max, qui devaient donc refléter le potentiel
sportif de chacun. Ils tombèrent d'accord pour un protocole
d'augmentation de l'effort par paliers, sur un tapis roulant ou un vélo
fixe, jusqu'à atteindre la vitesse maximale au-delà de laquelle le sujet
se condamnait soit à faiblir, soit à s'arrêter. La mesure des gaz
expirés permettait d'établir assez précisément la quantité d'oxygène
consommée à chaque instant.
Ce test connut rapidement beaucoup de
succès. Il permettait d'établir une première hiérarchie entre les
sportifs à laquelle plusieurs générations de physiologistes et
d'entraîneurs accordèrent le plus grand crédit. Les athlètes, prirent
l'affaire très au sérieux, au point que certains d'entre eux n'hésitent
plus à mentionner leur VO2Max au même titre que leur taille, leur âge ou
leur poids. Mais lorsqu'on leur demande à quoi correspond réellement ce
paramètre et ce qui en définit les limites, la fierté laisse place à un
certain embarras. Il faut dire que la définition de VO2Max, bien que
donnant lieu à un énoncé relativement court, recouvre des notions très
complexes.
La règle de trois n'aura pas lieu
La VO2Max se décrit comme "l'aptitude
maximale de l'individu à capter l'oxygène, à le transporter et à
l'utiliser au niveau musculaire" (Green H Patla A Médecine et
Science du Sport 1992). On parle aussi de puissance maximale aérobie, ce
qui renvoie à une notion de performance. Or les chiffres ne s'accordent
pas toujours avec cette vision des choses.
Dans le domaine de l'athlétisme, on
a ainsi mesuré des valeurs record chez le Britannique David Bedford –une
VO2Max impressionnante de 85 ml/ min.kg- sans qu'il n'ait laissé de
traces inoubliables dans les paramètres. Chez les femmes, on cite
souvent le cas de Grete Waitz avec ses 77ml/min.kg qui ne lui ont
pourtant jamais permis de réaliser mieux que 2h36, sur marathon, alors
qu'avec une valeur comparable, Alberto Salazar, quadruple vainqueur du
marathon de Boston, a couvert la distance en 2h08min13s. On peut aussi
citer les cas de Steve Préfontaine et de Franck Shorter, deux des
meilleurs coureurs de demi-fond des années 70, dont les valeurs de
consommation maximale d'oxygène présentaient un écart de 16% en faveur
du premier. Mark Plaatjes, le coureur américain, a réalisé des exploits
malgré une VO2Max de 69 ml/min.kg, c'est-à-dire un chiffre qui
correspond à la valeur moyenne relevée au niveau régional.
Si on applique rigoureusement les
équations qui, à partir de la VO2Max, prédisent les records de chaque
athlète, Derk Clayton, recordman des Etats-Unis pendant près de dix ans,
n'aurait jamais dû réaliser mieux que 2h23min, alors que Craig Virgin,
dont le record personnel s'est situé à 2h10min, aurait dû en théorie,
courir le marathon en 2h04min31s. Bref, cela ne marche pas.
Comment expliquer que l'on ait pu se
fourvoyer à ce point ?
En fait, on a commis l'erreur
d'extrapoler au plus haut niveau des résultats recueillis dans une plus
large population où la VO2Max constitue une bonne valeur prédictive des
aptitudes sportives de chacun. Cela marche encore dans une population de
sportifs pour distinguer l'élite de la masse des pratiquants. Parmi les
cyclistes, par exemple, la moyenne de la VO2Max du groupe le plus
performant dépasse nettement celle du milieu du peloton. Mais dès lors
qu'on applique cette analyse sur des groupes plus homogènes, par exemple
les marathoniens en dessous de 2h15min, on boit le bouillon.
D'autres paramètres rentrent en ligne
de compte. Lesquels ?
Pendant longtemps, on a fait appel à
des notions un peu flou de la motivation. On pensait que les coureurs
dotés d'une cylindrée plus faible, tel Derek Clayton, compensait ce
handicap physiologique par un mental hors du commun. Ce raisonnement
tenu par des scientifiques tout à fait respectables, devenait pourtant
absurde lorsqu'on l'appliquait à des champions comme Grete Waitz ou
Steve Préfontaine, car il sous-entendait qu'avec leurs capacités
physiques hors du commun, ils devaient manquer de bravoure pour ne pas
courir encore plus vite. En fait, le courage n'a rien à voir là-dedans.
On se mit à explorer d'autres pistes.
La VO2Max adultère
D'abord, on s'inquiéta de connaître
la fiabilité du test. La VO2Max est-elle sujette à des variations ? Pour
le savoir, on réunit 10 sportifs pendant l'année 1995 et on leur demanda
de passer un test de VO2Max chaque semaine pendant près d'un an (Kuipers,
Verstappen et collaborateurs). Chez tous les sujets, on remarqua
d'importantes variations des résultats (de 4,2% à 11,35%). Ces écarts ne
correspondaient pas à des progrès dans l'entraînement, d'ailleurs les
performances du terrain restaient relativement stables, mais ils
survenaient de façon tout à fait aléatoire. La VO2Max n'est donc pas
cette valeur immuable avec laquelle on la confond souvent. De la même
façon, il n'est pas du tout évident qu'elle reflète le niveau d'effort
aussi fidèlement qu'on pouvait le penser.
Dès 1930, David Dill s'était fait la
remarque suivante : a allure comparable, tous les sujets de même
corpulence ne dépensent pas la même énergie. A la fin des années 1960,
David Costill et Jacks Daniels constatèrent aussi des variations
importantes de la consommation d'oxygène pour un même effort. Ils
ouvraient ainsi un nouveau domaine de recherche baptisé d' "économie
gestuelle". Disons-le tout de suite, en course à pied, on ne sait
toujours pas pourquoi le rendement mécanique varie autant. Il est
probable que le niveau d'anxiété du coureur joue un rôle. En outre,
certains styles de course paraissent plus ou moins adaptés à des
distances, comme la foulée du marathonien ou plus bondissante sur la
piste. Mais la maîtrise technique d'un geste aussi simple est encore
loin d'être complète.
Dans le cas du vélo, les risques
d'erreurs se trouvent multipliés par l'intervention d'un autre élément :
la vitesse de pédalage. En tournant les jambes trop vite ou trop
lentement, on se fatigue prématurément. Des scientifiques scandinaves
ont démontré que pour des efforts intenses, la cadence idéale de
révolution était de 60 tours par minute. Les processus anaérobies
défavorables intervenaient à mesure que l'on s'écartait de cette valeur.
Ils s'aperçurent ainsi que l'on
pouvait faire varier les résultats d'un test de VO2Max sur ergocycle en
imposant ou non le rythme de pédalage. Et ce n'est pas tout. Après avoir
mis en cause la reproductibilité du test et sa fiabilité, on a découvert
que les résultats variaient aussi en fonction du protocole et surtout du
matériel choisi (Flandrois F 1994 "Exploration du métabolisme aérobie"
in: Monod H & Coll : "Médecine du sport pour le praticien". Simed Ed.).
Chez les sédentaires, la VO2Max
mesurée sur le vélo d'appartement est généralement inférieure de 7% à
celle mesurée sur tapis roulant.
Chez les sportifs, on obtient
toujours les meilleurs résultats dans l'exercice qui se rapproche le
plus de la discipline d'origine : tapis roulant pour les marathoniens,
ergocycle pour les cyclistes.
Chez les triathlètes, les différences
sont telles qu'au plus haut niveau, les champions en tiennent compte
dans l'établissement des programmes d'entraînement et règlent leur
cardio-fréquencemètre selon des paramètres différents dans les trois
sports.
Une chaîne haute fidélité
De plus en plus clairement, cette
VO2Max que l'on imaginait comme un parfait étalon de la forme se révèle
fluctuante et imprécise. Il y a une question plus fondamentale qui la
concerne et face à laquelle nous restons toujours sans réponse :
qu'est-ce qu'on mesure vraiment ? En d'autre termes, quels sont les
facteurs limitants de la VO2Max ? Quels sont les freins ?
Lorsqu'on achète un chaîne Hi-Fi,
les vendeurs ne se privent pas de vous expliquer que la qualité
d'ensemble de l'installation dépendra toujours de l'appareil le moins
performant : lecteur de CD, amplificateur, baffles. Ce type d'argument
pousse à la dépense, comme dans l'histoire du type qui rabote les pieds
d'une table bancale.
En physiologie humaine, c'est un peu
la même chose. La VO2Max reflète toujours le maillon le plus faiblard de
la longue chaîne de réactions qui amène l'oxygène des alvéoles
pulmonaires et qui permet son recrachage sous forme de CO2 après
utilisation dans les cellules.
Normalement, le problème ne se situe
pas au niveau des mouvements respiratoires. Si on s'en tenait aux seules
mesures ventilatoires, l'être humain susceptible de respirer plus de 200
litres d'air par minute serait parfaitement capable d'atteindre une
VO2Max supérieure à 10 litres, ce qui ne se rencontre jamais. Le travail
des poumons et des bronches n'est donc pas responsable d'un plafonnement
de la VO2Max, sauf bien sûr dans le cas d'une crise d'asthme ou autres
maladies respiratoires. Le passage de l'oxygène à travers la membrane
alvéolaire et sa pénétration dans le sang ne limitent pas, eux non plus,
les aptitudes physiques.
En effet, la saturation du sang en
oxygène demeure normale même au dernier stade d'un exercice épuisant.
Serait-ce alors le système de transport de cet oxygène par le sang ?
De nombreux indices le laissent à
penser. Ainsi, chaque fois qu'on a pu augmenter le nombre de globules
rouges (transfusion sanguine, érythropoïétine), on a également noté une
amélioration de la VO2Max. Toutefois, la concentration de globules
rouges ne serait pas seule à dicter sa loi.
Au niveau musculaire, la poursuite
de l'effort dépend de l'activité de certains enzymes clés dans la
mitochondrie. On sait ainsi qu'à la suite d'un empoisonnement par le
plomb, Greg Lemond a vu chuter ses performances avec un déclin des
filières énergétiques de la cellule. Enfin une dernière hypothèse nous
est proposée par T. Noakes et l'équipe de Patla.
Elle repose sur des notions nouvelles
de cinétique. Pour ces chercheurs en effet, on a tort de considérer
qu'un exercice réalisé à 50% de leur maximum. Pour eux, on se trouve
plutôt face à une situation où 50% des muscles travaillent à 100% de
leur maximum. Vous suivez ? Ils observèrent en effet qu'au cours d'un
effort progressif, les différents groupes musculaires se relayaient et
s'épuisaient successivement même à des intensités relativement faibles.
Cette observation donne du crédit aux témoignages de coureurs qui
trouvent plus fatigant de courir lentement que de courir vite.
Bref, il se produit une acidose dans
le muscle et celle-ci altère des structures cellulaires très
particulières, comme la pompe à sodium qui règle les mouvements ioniques
dans les tissus. On comprend ainsi que des valeurs différentes seront
atteintes aux tests de VO2Max selon le protocole choisi et surtout la
durée des paliers. On pense alors mesurer une consommation maximale
d'oxygène et on se trouve face aux conséquences biochimiques d'une
précédente acidose.
Au stade de nos savoirs, il semble
de plus en plus évident que la connaissance de VO2Max seule ne serve à
rien et ne prédise pas le palmarès sportif d'un champion. Jugé à l'aune
de nos tests, Erwan Menthéour (97 ml d'O2/kg.min) et Richard Virenque
(70 ml d'O2/kg.min) n'ont rien de commun ; l'un était fait pour devenir
leader, l'autre disposait tout juste de qualités suffisantes pour
devenir équipier. Et pourtant…
D'un point de vue pratique
La mesure de VO2Max implique de
soumettre le sujet à un effort progressif par paliers et d'observer
chaque fois l'adaptation de sa consommation d'oxygène. Celle-ci est
linéaire jusqu'à un certain point où l'on observe un décrochage,
c'est-à-dire que l'intensité de l'effort continue d'augmenter, mais que
les paramètres cardiorespiratoires plafonnent. C'est ce plafond que l'on
a appris à considérer comme la VO2Max.
Or, des études récentes suggèrent que
ce phénomène ne survient que dans la moitié des cas. Beaucoup
d'individus parviennent donc à poursuivre leur effort jusqu'au bout,
sans qu'on observe le moindre accroc dans la linéarité de l'adaptation.
Chez eux, on ne trouve pas de différence –ou alors très faible- entre la
puissance aérobie et anaérobie. Des athlètes de haut niveau parviennent
aussi à soutenir pendant plusieurs minutes des exercices à 95% de leur
maximum.
Cette faculté de puiser aussi
profond dans leurs réserves leur permet sûrement de compenser un
éventuel manque de puissance. Mais cela ne nous aide pas lorsqu'il
s'agit de déterminer exactement la valeur du test.
Aussi a-t-on développé d'autres
critères d'atteinte de la VO2Max. Par exemple, on suit la fréquence
cardiaque et lorsqu'elle atteint des valeurs proches du maximum, on peut
supposer que le sujet est au bout du rouleau. Mais la prise en compte de
ce critère est peu fiable. D'abord parce que l'on connaît souvent mal la
fréquence cardiaque maximale d'un individu. La formule "FC max =
220-l'âge" ne possède qu'une valeur statistique et on sait qu'il existe
des écarts significatifs entre les individus, surtout chez les sportifs.
En outre, le délai s'avère souvent très court entre le plafonnement de
la fréquence cardiaque et la fin de l'effort. Il est même parfois
inexistant.
Aussi, on tient également compte de
l'augmentation du taux de lactate. Au-delà de 9 mMol/l, on estime que
l'effort a vraiment été poussé à son maximum. Enfin, le quotient
respiratoire (CO2/O2) passe au dessus de 1,1, ce qui est une façon de
témoigner de la production intense d'action d'acide lactique et donc de
l'engorgement du muscle qui signifie la fin de l'effort.
Certains auteurs considèrent que la
satisfaction de deux de ces trois critères suffit à valider le chiffre
de VO2Max.
|